mardi 24 mars 2009

Voilà pourquoi notre gauche est muette

Jean-Pierre Chevènement répond au philosophe Paul Thibaud qui avait évoqué la «stérilité de la gauche» dans le Marianne n°618. Pour l'ancien ministre et actuel président du Mouvement Républicain et Citoyen, le PS a sacrifié ses valeurs au capitalisme financier. Et reste incapable de réinventer un système de valeurs collectives.

Selon Paul Thibaud (Marianne du 21 février), la gauche, depuis 1962, n’est plus capable de refonder et de « relancer le destin national ». Son échec dans la décolonisation la poursuivrait encore aujourd’hui à travers le désir de revanche incarné de 1958 à 1981 par François Mitterrand, qui aurait étouffé tout effort de refondation intellectuelle et morale.

Paul Thibaud incrimine l’immobilisme idéologique, celui du programme commun contre le « mouvement d’émancipation culturelle et générationnelle » de 1968 débouchant sur le vide politique. C’est la raison pour laquelle la victoire politique de 1981, celle d’un « volontarisme politique artificiel », se serait révélée « creuse ». La gauche serait toujours aujourd’hui sur la ligne mitterrandienne (« la foi sans les œuvres », d’où un « immobilisme agité, velléitaire, dangereux, qui déprime les Français »).

Certes, il y a du vrai dans la description de Paul Thibaud : François Mitterrand n’était pas porté sur l’autocritique, mais de Gaulle non plus. Il s’est servi de l’Union de la gauche pour venir au pouvoir, mais surtout il a substitué au projet de transformation sociale de 1981 – non sans hésitation, d’ailleurs – une Europe technocratique et libérale tournant le dos aux aspirations populaires.

La relance par de Gaulle de l’histoire nationale, après 1962, s’est exprimée dans des choix (des institutions stables, la dissuasion, la sortie de l’Otan, l’indépendance de notre politique extérieure) beaucoup plus que dans une modernisation économique entamée, elle, par la IVe République, sur la base du programme du Conseil national de la Résistance, programme d’union nationale mais marqué par la gauche. Pour relancer de nouveau l’histoire nationale, en 1981, la gauche devait rebattre les cartes en matière économique et sociale.

Ce n’est pas la passion de la revanche (passion bien ordinaire) qui a nourri l’immobilisme idéologique de la gauche, c’est son incapacité à rendre compte du tournant qu’elle a opéré dans les années 80, en cédant au vent néolibéral qui soufflait d’Amérique : revalorisation de la Bourse, réhabilitation du profit et d’abord dans le partage de la valeur ajoutée, sacralisation du principe de la concurrence à travers l’Acte unique, libération des mouvements de capitaux et enfin, et peut-être surtout, dévalorisation de la nation à travers le mythe européen. Cette incapacité à « refonder » va de pair avec le choix libéral et européen qui renvoie la nation aux oubliettes. La vision instrumentale de l’Union de la gauche a relégué à l’arrière-plan l’effort conceptuel qui avait été fait pour donner à la gauche un projet moderne : politique et restructurations industrielles à travers les nationalisations, priorité à la recherche et à sa valorisation, modernisation du « dialogue social », etc. Cette politique a été bel et bien torpillée par l’ouverture de la « parenthèse libérale » en mars 1983.

Naturellement, on peut discuter à l’infini de la faisabilité d’une « autre politique ». Constatons simplement où a conduit « la seule politique possible » : à l’éloignement des couches populaires à l’égard de la gauche et à la crise actuelle de la mondialisation libérale à laquelle le PS a sacrifié l’originalité de son projet et de ses valeurs.
Relancer le destin national ? De Gaulle n’y pouvait parvenir seul dans les années 60 avec l’appui d’une droite qui se méfiait de lui. La translation opérée de droite à gauche à travers la stratégie d’union de la gauche était alors le seul moyen de sauver ce que la Ve République apportait de fondamentalement positif (des institutions stables, une défense moderne reposant sur la dissuasion, une politique extérieure indépendante). Mais cela supposait aussi que la gauche fût capable d’innover par une politique industrielle et par un projet national adaptés.

La stérilité actuelle de la gauche procède de son autotrépanation de 1983, de son incapacité à avoir su devancer la crise (bien au contraire elle a contribué – en pratique et en théorie – à installer le capitalisme financier dans notre pays) et de son absence de réponse face à ses développements. Elle s’est réfugiée dans une vieille incantation (Europe ! Europe ! Europe !) plutôt que de chercher dans une vision moderne de la République, en France et en Europe, le moyen de refonder un système de valeurs et de croyances collectives. C’est pourquoi le PS se trouve pris à contre-pied par la crise au moment même où il vient de ratifier le traité de Lisbonne et d’officialiser son ralliement au libéralisme. Et voilà pourquoi « notre gauche » est muette.

Je partage cependant la conclusion de Paul Thibaud : « C’est encore à la gauche de renouer avec l’éthique de responsabilité, le devoir de faire société, de retrouver la capacité de synthèse qui donne espoir à un peuple, à une nation. » Mais peut-être lui faudrait-il d’abord se réconcilier avec la nation, dans sa conception républicaine, évidemment…

Source: http://www.marianne2.fr

dimanche 22 mars 2009

Bandes de non-droit

Par Éric Zemmour
Publié le 20/03/2009 dans Le Figaro


Dans un mois ou dans un an, un policier sera tué à l'occasion d'un traquenard banlieusard. Un et puis deux et puis trois. Et puis dix. Alea jacta est. L'histoire est écrite. Selon un rituel immuable.

Tout a commencé il y a trente ans. A chaque fois, la barre est hissée plus haut. On jette une pierre et puis des centaines. On brûle une voiture et puis des milliers. Le soir du Nouvel An, à Strasbourg, et puis tous les soirs, partout. On dépouille les petits bobos pendant la Fête de la musique. Et puis à toutes les manifs. On sort les couteaux, et puis les haches, et puis les marteaux. On tire sur une voiture de police. Et puis on multiplie les traquenards. On sort les pistolets à grenaille, les fusils. Et demain, les kalachnikovs ?

A chaque fois, les médias s'émeuvent, les syndicats de police s'époumonent, les politiques menacent. Les sociologues expliquent doctement que ces jeunes expriment une souffrance, une douleur, un mal-vivre. La faute au chômage, à l'exclusion, aux discriminations. A Voltaire. A Rousseau.

Et tout retombe et tout recommence. Les sociologues poursuivent : «Il n'y a pas de bandes ethniques», c'est-à-dire que des enfants d'immigrés africains se mêlent à des Antillais. On est soulagé. Les policiers reculent. Les territoires « libérés » s'étendent. Les trafiquants de drogue se réjouissent. Plus on dérangera la tranquillité de leurs trafics, plus ils feront monter les enchères de la violence. Ils se pavanent en BMW ; ils menacent, ils rackettent, mais ils protègent aussi et remplissent les Caddies. Ils jouent Scarface tous les jours. «Il n'y a pas de zones de non-droit en France.» Les policiers vont partout. Avec des CRS par dizaines, déguisés en Robocop. Trois petits tours et puis s'en vont. Ils doivent contenir, mais non répliquer. Zéro mort. L'Etat n'a plus le monopole de la violence légitime.

dimanche 15 mars 2009

Le cinéma fait de la résistance

Le cinéma français aime les clandestins. Après Eden à l'Ouest, de Costa-Gavras, voici Welcome, de Philippe Lioret. Images léchées, acteurs vibrants, histoire poignante. Hommes « en colère ». Engagement « citoyen ». «J'ai comme le sentiment d'avoir raconté l'histoire d'un type qui a protégé un Juif dans sa cave», dit Lioret. Oubliées les accointances du cinéma français avec les autorités d'occupation allemande ! Tous « Résistants ». Tous « Justes ». Le ministre Eric Besson s'émeut du rapprochement «entre police républicaine et police vichyste». La comparaison entre immigrés et Juifs est pourtant un standard de la lutte antiraciste. Dès les années 80, les communicants de l'Elysée inventèrent pour SOS Racisme une petite main de même couleur que l'étoile jaune. Un hasard. Les Juifs étaient envoyés en camps de concentration ; les immigrés rapatriés dans leurs pays. Un détail. Le but était de diaboliser la lutte contre l'immigration clandestine, de culpabiliser la population, de délégitimer le respect de la loi. Cette action inhibitrice d'une rare efficacité a enrichi les passeurs et les patrons des entreprises qui utilisent cette main-d'œuvre bon marché. La mondialisation repose sur un trépied : celui des capitaux, des marchandises mais aussi des hommes, qui permettent de rendre plus rentables les deux autres. Ce système a explosé à l'automne 2008. C'est peut-être pour cette raison que le cinéma pousse les feux.

Le cinéma français est un marché protégé par une politique culturelle et fiscale d'un Etat qu'il accuse de vichysme, mais qui lui donne les moyens d'échapper à la déflation salariale qu'entraîne la mondialisation. Sans doute ce qui permet aux acteurs et metteurs en scène d'être les nouveaux prêtres de la religion du politiquement correct. « Idiots utiles » du capitalisme, peut-être, mais pas fous.

Eric Zemmour

Paru dans le Figaro le 13 mars 2009

Homoparentalité: le mot qui fâche

V
ous avez aimé le travail du dimanche ? Vous adorerez l'homoparentalité. Des débats, des polémiques, un groupe parlementaire UMP en ébullition. Peut-être la démission d'un ministre, la très catholique Christine Boutin. Avec une différence majeure : la gauche soutiendra cette fois le gouvernement. Mieux ou pire pour Fillon ? Tactiquement, on reconnaît la patte présidentielle : être une cible toujours mobile ; donner des gages à la gauche sociétale, les fameux « bobos » ; plaire aux médias ; paraître « moderne » et « libéral » surtout au moment où les mauvaises nouvelles économiques plombent l'ambiance. Avec de semblables habiletés, Giscard, au milieu des années 70, espérait gagner les bonnes grâces de la génération 68 ; après son virage libéral de 1983, la gauche l'a imité : il fallait faire oublier le renoncement social par le progressisme sociétal. Le résultat est toujours le même : l'électorat populaire (et âgé) s'enfuit à toutes jambes. Celui qui a « fait » l'élection de Sarkozy. Le Président a souvent regretté l'hostilité instinctive de la droite au pacs. Ce dernier s'est pourtant avéré l'apanage quasi exclusif des couples traditionnels, mais, devenu un mariage allégé, a rétabli une sorte de répudiation moderne. «L'homoparentalité existe, la loi doit donc la reconnaître.» On connaît l'antienne consumériste. Il existe aussi de nombreuses familles polygames en France. La loi doit-elle donc les reconnaître ? C'est le paradoxe de la droite : le marché qu'elle vénère détruit les valeurs ancestrales qui l'ont façonnée - famille, effort, mérite, nation. Au moment même où Sarkozy renonce en économie à l'illusion du marché roi, qu'il retrouve les vertus du dirigisme pompidolien, il tarde à redécouvrir les conceptions conservatrices du même Pompidou : c'est justement quand l'économie bouleverse la vie des gens qu'il faut conserver un môle rassurant, les mœurs.

Eric Zemmour
Paru dans le Figaro le 6 mars 2009

lundi 2 mars 2009

Le déclin des Régions

Par Eric Zemmour
Publié le 27/02/2009 dans Le Figaro


Elle fut une star. Longtemps, elle symbolisa l'avenir. Les « modernes » de droite et de gauche avaient les yeux brillants quand ils prononçaient son nom en allemand : Land. La Région avait ringardisé le département ; elle devait même remplacer l'Etat-nation, au sein de la glorieuse « Europe des régions ». Si le comité Balladur est écouté, les Régions perdront pourtant leur compétence générale. Leur liberté de se mêler de tout. Cantonalisées, départementalisées. Recadrées sur des missions économiques.

Les circonscriptions administratives furent historiquement liées au mode de déplacement. Le paysan se rendait à pied dans sa commune, avant de rentrer chez lui, à la nuit tombée. Le chef-lieu du département était de même atteint en une journée de cheval. La région était liée à l'automobile. Le TGV a tué la région. Et redonné des couleurs au colbertisme. Nos Régions ne seront jamais des Länder ou des Generalidades. Rhône-Alpes ne sera jamais le Piémont. Nous n'avons pas cette histoire ; nous ne l'aurons jamais. La France est un peu comme ces pays sous-développés qui passent directement au téléphone portable, sans passer par le fixe, et sautent directement à la technologie la plus récente. L'avenir appartient aux grandes métropoles qui, à l'instar du Grand Paris, peuvent accueillir sans ridicule des sièges sociaux. Lyon, Marseille, Toulouse, Nice, Lille, Strasbourg. Bordeaux pour faire plaisir à Juppé.

La Région fut un rêve d'élites. Jamais les populations locales ne s'y sont attachées. Au contraire de la commune, mais aussi du département, comme l'a montré la picrocholine guerre des plaques d'immatriculation. La Fontaine aurait aimé l'histoire de la Région : celle de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ; et finit par éclater.