jeudi 30 avril 2009

Quand Canal + se met dans la peau d'un noir

Paru dans Marianne 2, le 29/04/09

Par Vincent Monnier du Nouvel observateur Télé. Qui démonte l'incroyable manipulation médiatique de l'émission «Dans la peau d’un Noir» diffusée sur Canal plus en janvier 2007. Nous n'avons pas pour habitude de reprendre des articles de la presse écrite mais celui-ci - largement ignoré dans la presse - vaut le détour !


A l’autre bout du fil, le directeur des éditions Michel Lafont ne se souvient plus très bien. « Un livre de révélations sur « Dans la peau d’un Noir » ? Oui, ça me dit quelque chose. Enfin, c’était juste une idée parmi tant d’autres. »


La mémoire qui flanche ?

Pour cette simple « idée », Laurent Richier, comédien touche-à-tout et ancien participant du documentaire, affirme, lui, avoir signé un contrat, reçu une avance et même la visite d’une des éditrices de la maison pour travailler sur le manuscrit pendant une quinzaine de jours. Bizarrement, l’ouvrage a fini aux oubliettes. Dommage. Il racontait par le menu les coulisses rocambolesques d’un programme qui, lors de sa diffusion sur Canal+ en janvier 2007, s’était attiré un concert de louanges dans la presse.


Inspiré par l’ouvrage de J. H. Griffin, un écrivain blanc s’était déguisé en Noir pour dénoncer le racisme dans l’Amérique des années 1960, ce programme présenté comme un documentaire et cornaqué par Renaud Le Van Kim, producteur en vogue du petit écran (« le Grand Journal », « Dimanche+ »…) reproduisait l’exercice avec deux familles, l’une blanche, l’autre noire. Enfermées ensemble pendant un mois dans une maison, elles étaient amenées à vivre différentes expériences en caméras cachées dans la peau de l’autre. Noble cause. Mais ne justifiant pas tous les moyens. « Le racisme, ça ne se raconte pas, ça se vit », clamait à l’époque Le Van Kim. Et quand ça ne se vit pas, ça peut aussi se recréer, serait-on tenté d’ajouter à la lumière des témoignages de la famille Richier, les « Blancs » de l’histoire.


A les écouter, les réalisateurs ne se seraient pas contentés de grimer les protagonistes. La réalité aurait, elle aussi, subi un sérieux raccord maquillage. « Je garde un vrai sentiment de malaise, explique Laurent Richier. J’ai fait passer des gens pour racistes alors qu’ils ne l’étaient pas. »


Un conditionnement pour inciter au racisme

Pour les Richier, originaires de Lorraine et recrutés après une annonce sur un site de casting, les déconvenues ont commencé dès leur arrivée dans la maison. « Sur place, tous les DVD et les livres ne parlaient que de racisme, se souvient Stéphanie, à l’époque animatrice commerciale en supermarché. On a eu l’impression d’un conditionnement. ». La suite sera à l’avenant. Au troisième jour de l’expérience, Laurent, grimé en Noir, part en voiture, en compagnie de Romuald et de deux autres personnes, rouler dans Paris à bord d’une vieille Peugeot 505. Le but des réalisateurs n’est visiblement pas de voir si l’équipage va bel et bien se faire contrôler mais de tout faire pour qu’il le soit. « En deux heures de temps, nous nous sommes fait contrôler trois fois », commente dans le film Laurent au retour de la virée.


La réalité est tout autre. « Dans les interviews, tout était fait pour orienter nos réponses, explique aujourd’hui Laurent. Alors c’est vrai, à un moment, je me suis dit, je suis dans un film, c’est une fiction pour la bonne cause. » En réalité, l’équipe a roulé de longues heures dans Paris sans que rien n’arrive. Au grand dam de la production. « Alors, ils nous ont d’abord demandé de brûler un feu rouge, raconte Laurent. Puis ils nous ont demandé de rouler phares éteints. Et nous sommes allés traîner du côté de chez Sarkozy [NDLR : alors ministre de l’Intérieur], entre Levallois-Perret et l’île de la Jatte. A force de passer et de repasser devant le commissariat, nous avons été stoppés par une patrouille. Du côté de Barbès, on s’est même mis à suivre une voiture de police pour se faire arrêter. A force de nous voir dans le quartier, eux pensaient même qu’on était des flics en civil ! »


Quelques jours plus tard, une expérience similaire fut organisée. Aussi rocambolesque. « Nous faisions le tour des gares parisiennes ». Une fois de plus, rien ne se passait comme souhaité. « Dépitée, la production a fini par appeler le centre de sécurité d’une gare pour leur signaler la présence de trois Noirs louches ». En vain. Une autre séquence ne fut jamais diffusée. Ce jour-là, Stéphanie, grimée en Noire, devait jouer le rôle d’une automobiliste demandant de l’aide pour changer son pneu. « Beaucoup de passants m’ont donné un coup de main. Même des policiers en civil m’ont prêté assistance. A un moment, un monsieur en vélo a refusé. Et puis, pris de remords, il est revenu. J’ai compris que ce qui se passait ne correspondait pas aux attentes des réalisateurs. Ils ont donc décidé d’ôter le cric de ma voiture. Du coup, je passais pour une illuminée, demandant aux passants de changer un pneu sans cric. »


Faux racisme et vrai menteur...

Pour l’expérience de recherche de logement et de travail, Laurent devait se présenter d’abord en Blanc sous son identité réelle, puis en Noir avec pour patronyme Pascal Amadou Kofi . « Il y eut bien des refus injustifiés et des tutoiements inappropriés, raconte Laurent Richier, mais rien de très probant non plus. A tel point qu’un soir un producteur s’est énervé auprès des maquilleurs : “Mais attendez, vous lui avez fait une tête de gentil Black ! Ça peut pas marcher !” » Un reproche non confirmé par l’un des maquilleurs : « Je n’ai pas entendu parler de cette histoire. Mais c’est vrai qu’à un moment, la production était très déçue par les réactions des gens. »


Au fur et à mesure du tournage, le staff se montre plus directif à l’égard de Laurent : « On m’a demandé de m’emporter devant mes interlocuteurs en me disant : “Tu comprends, on fait ça pour les Blacks”… Un vrai bourrage de crâne. J’ai fini par aller dans leur sens. » Une séquence diffusée à l’antenne a laissé un goût amer à Laurent, celle où on le voit se présenter sous l’identité de Pascal Amadou Kofi à un rendez-vous pour obtenir un poste de commercial. La veille, en Blanc, il s’est fait embaucher par le directeur de la société. Cette fois, celui-ci ne peut le recevoir comme cela était initialement prévu. Il obtient néanmoins un entretien d’embauche avec une subordonnée. « Dans le documentaire, je mets ça sur le compte de ma couleur de peau. En réalité, alors que je commentais cette expérience devant la caméra, j’ai reçu un appel du fameux directeur. Il s’excusait platement d’avoir raté notre rendez-vous. Comme la caméra filmait, je lui ai lancé : “C’est parce que je suis noir !” Le type m’a répondu: “Mais monsieur, ma femme est zaïroise.” » Seul le rendez-vous raté a été conservé.


Pour une autre expérience, Stéphanie, grimée en Noire, devait faire le tour des boutiques de luxe de l’avenue Montaigne. Avec une consigne : « On devait pousser à bout les vendeuses. Les harceler de questions, déplier les vêtements… » En début de soirée, les deux femmes se rendent à L’Avenue, un restaurant sélect du quartier. Ils n’obtiennent qu’une table dans une salle annexe. Quelques minutes plus tard, deux membres de l’équipe, Blancs, obtiennent une table bien placée, sans aucune réservation. Un cas explicite de discrimination ? Possible. Mais aujourd’hui, Stéphanie émet les plus gros doutes. « Cela me paraît très étrange qu’un couple décroche une table sans avoir appelé, confirme un membre du staff de L’Avenue. Nous avons près de 800 réservations par jour. Même quand Patrick Bruel vient, il n’est pas sûr d’avoir la table qu’il demande. »


Ce qu’ignore le téléspectateur, c’est qu’un peu plus tôt dans la journée, Ketty, la mère de famille noire, et Stéphanie étaient venues prendre un café dans le même établissement. Et avaient pu s’asseoir là où elles le souhaitaient. Malgré une étonnante clause de confidentialité d’une durée de vingt ans, les Richier, défendus par Me Jérémie Assous, l’avocat qui, depuis 2005, ferraille avec succès pour la requalification des contrats des participants d’émission de télé-réalité en contrats de travail, ont entamé une procédure devant les prud’hommes. Ils demandent le statut d’artistes interprètes et le paiement des heures supplémentaires effectuées sur le tournage où les journées pouvaient parfois atteindre les dix huit heures. L’audience initialement prévue le 14 avril a été reportée au 1er septembre. Hasard ou non : le documentaire ne figure plus aujourd’hui dans l’historique des productions KM Productions affichées sur leur site.

Renaud Le Van Kim : « Une polémique infondée »

« Je ne comprends pas cette polémique. C’est le programme pour lequel je me suis le plus investi et celui dont je suis le plus fier. Il a même été sélectionné dans des festivals. Ce documentaire, ce n’est pas un brûlot. Je n’ai jamais cherché pas à présenter la France comme un pays raciste. Je pense que l’Etat, et la société ont beaucoup de progrès à faire en la matière. Mais les préjugés ont la vie dure. Je suis d’origine asiatique. Les microvexations, le plafond de verre, je les ai vécus. C’est de ça que je voulais parler. Et non pas prendre une revanche. Il n’y a aucune prise de position partisane, aucun manichéisme, aucun filtre éditorial. Quand Ketty et Stéphanie sont reçues comme des reines avenue Montaigne, je l’ai montré comme tel dans le documentaire. Lors des débriefings post-expériences, j’ai même demandé à l’équipe de calmer les participants qui, sous le coup de l’émotion d’une discrimination, pouvaient aller trop loin dans leurs commentaires. Pour l’histoire des contrôles de police, par exemple, ce qui m’intéresse ce n’est pas de savoir s’ils vont se faire arrêter, mais de savoir comment cela se passe. A la sortie du programme, Laurent saluait même notre travail et notre éthique. Et puis, depuis que la cour d’appel de Paris a pris une décision condamnant une société de production audiovisuelle, il se répand en critiques. Il doit penser, lui ou son avocat, que cela sert sa cause devant les prud’hommes. »

mercredi 15 avril 2009

Druon, l'auteur de l'hymne de l'armée des ombres

Paru dans le figaro le 15/04/2009

«Ami, entends-tu

Le vol noir des corbeaux

Sur nos plaines ?

Ami, entends-tu

Les bruits sourds du pays

Qu'on enchaîne.»

Ces vers de Maurice Druon composent l'ouverture et le final du Chant des partisans. Ce chant semble surgir en 1943 de la France, occupée, humiliée, martyrisée, trahie et pourtant combattante.

La répression est implacable. La Milice de Vichy et la Gestapo s'épaulent. Les maquis sont attaqués. Jean Moulin est arrêté, torturé à mort. Dans leurs cachots, au bord des fosses, avant leur exécution, les résistants condamnés sifflent la musique qui porte ces vers, murmurent ce chant dont Maurice Druon dira : «Je l'ai écrit de ma main, de bout en bout, dans la campagne anglaise, très exactement à Couldson Park.»

C'est le dimanche 30 mai 1943. Emmanuel d'Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement de résistance Libération, animateur de l'émission «Honneur et patrie» sur la radio anglaise, recherchait un indicatif musical qui ouvrirait l'émission. «On ne gagne les guerres qu'avec des chansons, La Marseillaise, La Madelon», avait-il dit. Une chanteuse et guitariste d'origine russe, Anna Marly, «Française de préférence», compose une musique lancinante, sur laquelle Maurice Druon et son oncle Joseph Kessel écrivent quelques vers. Puis Maurice Druon, dans un hôtel du Surrey, ce dimanche 30 mai 1943, accomplit le miracle.

Il faut employer ce terme sans emphase mais comme le seul qui convienne. Car il est miraculeux qu'une oeuvre exprime à ce point les sentiments de la nation, et que le peuple s'empare de ces mots ; de cette musique. Il y retrouve l'expression de sa souffrance et de sa détermination, de son désespoir et de sa certitude de résurrection. Le Chant des partisans va s'enraciner dans notre mémoire collective, et devenir la voix de la nation.

La Marseillaise a d'abord été Le Chant de guerre de l'armée du Rhin avant d'être l'hymne national.

Le Chant des partisans c'est Le Chant de guerre de l'armée des ombres avant de devenir l'hymne de la Résistance.

Si la fusion s'opère entre l'oeuvre de Druon, la musique d'Anna Marly et l'âme millénaire de la nation, c'est que le Chant des partisans adopte la forme la plus ancienne de la poésie populaire qu'est la chanson. Simplicité des vers, limpidité du sens, Maurice Druon a retrouvé le génie de la langue que chaque Français reconnaît.

«C'est nous qui brisons

Les barreaux des prisons

Pour nos frères…

Il y a des pays

Où les gens aux creux des lits

Font des rêves

Ici, nous, vois-tu,

Nous on marche et nous on tue

Nous on crève…»

C'est le temps du «Nous». C'est une voix qui jaillit du plus profond de notre histoire, quand le pays est menacé dans son existence même, dans son «être», son «âme». «Nous» savons que seul un sursaut collectif, dépassant nos rituelles divisions, peut «nous» sauver.

Alors le chant, le poème, l'écrit qui condensent cette angoisse et cette espérance, entrent dans le patrimoine immémorial de la nation. Le «Je» s'efface. Le «Nous» s'est approprié l'oeuvre. Le manuscrit du Chant des partisans a éte classé Monument historique par le ministère de la Culture en décembre 2006.

En écrivant ces vers, le dimanche 30 mai 1943, Maurice Druon et Anne Marly et Joseph Kessel a été ce faiseur de miracle. Sa trace est à jamais inscrite dans notre mémoire :

«Ami si tu tombes

Un ami sort de l'ombre

À ta place.»

Max Gallo