mardi 28 juin 2011

Leur morale et la nôtre : A l’origine du désaccord.

« Le protestantisme est une insurrection morale de l’individu contre l’espèce humaine ». Auguste Comte


Le christianisme européen permit jadis la préservation de l’ordre et de la paix civile sur nos terres, et ce jusqu’à ce que son unité fut brisée par Luther. La France, aussi longtemps qu’elle fut la fille aînée de l’Eglise, exerça sur le monde une véritable magistrature. En ce sens, le protestantisme quelle que soit la forme qu’il revêt, doit être perçu pour ce qu’il est : un mouvement politique qui, comme l’éphémère hérésie albigeoise, inocula le désordre civile et affaiblit la hiérarchie ecclésiastique. Ce simple constat, amena autrefois Sainte-Beuve, à percevoir dans la jacquerie huguenote « les prémices d’un républicanisme primaire et le dessein exprès de former un état dans l’Etat ». Cette vérité, magnifiquement résumée par Bainville dans son histoire de France, révèle crûment que le protestantisme, considéré ici comme parti politique, fut toujours anti-français.

Voici le principe fondamental de la vie morale : la pratique du libre examen et du subjectivisme, dit le protestant. Voici le principe essentiel de la vie morale, la réalité du tout de dieu telle que la définit Bossuet ou/et la nécessaire supériorité d’institutions traditionnelles tel que le constatent toute une génération de positivistes, d’Auguste Comte à Emile Durkheim en passant par Hyppolite Taine; donc la subordination de l’individu à la famille et à la patrie, la pratique du sacrifice et du dévouement, l’amour de l’autorité et des traditions, répondent en chœur les patriotes.

C’est sous la férule des sociétés « domestiques, religieuses et politiques », que les français, dont l’esprit a été façonné par la force de l’âge et quinze siècles d’histoire, expriment leur créativité et leur génie. A l’échelle du gouvernement national, cela suppose l’édification d’un Etat paternel et fort. Ainsi, même dans l’opposition, le patriote garde un état d’esprit gouvernemental. En clair, il reste le gardien de l’ordre et de la cohésion national.

Mais cet état de fait ne saurait convenir au citoyen protestant qui, précisément en raison de sa protestation permanente a érigé l’insurrection comme le plus sacré des devoirs, sacrifiant ainsi l’ensemble au détail, la collectivité à l’individu, l’avenir national aux caprices du présent.

Ce clivage entre esprit protestant et esprit patriote, ne saurait trouver de compromis pour la simple et bonne raison que ces concepts sont antinomiques. Soit le libre examen et le subjectivisme comme principes fondamentaux, et l’individualisme et le droit-de-l’hommisme qui en découlent ; soit l’ordre, l’autorité et la tradition. C’est en ce sens qu’il convient de saluer la formule « libéral et conservateur » comme le plus bel oxymore jamais crée.

A l’avènement du croyant auteur de sa propre foi, a logiquement succédé le règne de l’individu dont la seule conscience permettrait désormais de distinguer le bien du mal, le vrai du faux, le laid du beau. La doctrine protestante, érigée en philosophie de vie, suppose ainsi le détachement de l’individu des institutions qui l’ont formé, condition sine qua non de sa liberté.

En ce sens le progrès, prôné par un individualisme toujours plus absolu, se traduit nécessairement par le désordre et la déconstruction des « corps intermédiaires » entre le citoyen et l’Etat, à commencer par la nation, « le plus vaste des cercles communautaires qui soit au temporel, solide et complet ». Détruit, dénudé et déraciné, l’homme moderne crée sa propre histoire sur des bases caractérisées par une nouveauté permanente. Il est en somme « une alouette face à un miroir », condamnée à être attirée par ce qui brille, vouée à un perpétuel changement.

C’est en tant qu’héritier de cette nouvelle éthique, libérée de toutes entraves, que Nietzsche, fils de pasteur, perçoit la morale chrétienne, comme une morale d’esclaves. De même, la rêverie jean-jacquiste doit d’abord être perçue comme le fruit vénéneux du repli individuel huguenot. Rousseau, enfant maudit de Luther et de Calvin, n’a fait que poursuivre l’œuvre de ses pères. Imprégné du code génétique protestant, fortifié par une idéologie égalitaire et universaliste, le contrat social, future bible du parti révolutionnaire, achèvera de fonder la société dite « moderne ».

A suivre…


Paul M