dimanche 25 janvier 2009
mercredi 14 janvier 2009
Paris comme Gaza ?
Par Éric Zemmour
Publié le 09/01/2009 dans Le Figaro
Manifestations violentes, slogans vengeurs, voitures brûlées ; et maintenant, attentats : la France importerait-elle sur son sol l'affrontement de Gaza ? Comme si certains voulaient venger sur des « Juifs d'ici » ce que subissait leurs « frères » par les « Juifs de là-bas ». Comme si leur commune nationalité n'était qu'un chiffon de papier. Comme si un lent travail d'identification communautaire à des patries d'adoption, largement mythifiées, avait réduit à rien le sentiment d'appartenance française.
De manière anecdotique, cette exaltation identitaire a débuté dans les années 80, avec le choix des prénoms des enfants, chacun cherchant « ses racines » ou se projetant dans une « modernité » anglo-saxonne ; et on ne s'étonne plus aujourd'hui qu'un ministre de la République prénomme sa fille Zohra. Cette soif identitaire a miné l'assimilation à la française, que nos élites bien-pensantes condamnaient comme une forme intolérable de néocolonialisme.
C'est le fruit vénéneux de l'antiracisme des années 80 qui a exalté les différences pour mieux dénigrer une identité française assimilée au franchouillard pétainiste et raciste ; et la référence obsessionnelle à la Shoah, qui a entraîné une concurrence victimaire, dont Dieudonné restera l'emblème.
Pendant des années, les « représentants de la communauté juive » transformèrent les dîners du Crif où se pressaient les hauts dignitaires de la République, de droite et de gauche, en tribunal de « la politique arabe de la France » ; ils condamnent désormais l'UOIF islamiste, qui pousse dans les mosquées les imams à « sensibiliser les fidèles à la juste cause palestinienne ».
Paris comme Gaza ? Paradoxalement, les risques d'affrontements sont aujourd'hui réduits parce que les populations juives ont fui, la Seine-Saint-Denis en particulier, après les violences déjà subies à la suite de l'intifada de 2000 et ont mis leurs enfants dans des écoles confessionnelles.
Les mêmes qui ont longtemps exalté les différences identitaires dénoncent désormais ces phénomènes de ghettoïsation.
Publié le 09/01/2009 dans Le Figaro
Manifestations violentes, slogans vengeurs, voitures brûlées ; et maintenant, attentats : la France importerait-elle sur son sol l'affrontement de Gaza ? Comme si certains voulaient venger sur des « Juifs d'ici » ce que subissait leurs « frères » par les « Juifs de là-bas ». Comme si leur commune nationalité n'était qu'un chiffon de papier. Comme si un lent travail d'identification communautaire à des patries d'adoption, largement mythifiées, avait réduit à rien le sentiment d'appartenance française.
De manière anecdotique, cette exaltation identitaire a débuté dans les années 80, avec le choix des prénoms des enfants, chacun cherchant « ses racines » ou se projetant dans une « modernité » anglo-saxonne ; et on ne s'étonne plus aujourd'hui qu'un ministre de la République prénomme sa fille Zohra. Cette soif identitaire a miné l'assimilation à la française, que nos élites bien-pensantes condamnaient comme une forme intolérable de néocolonialisme.
C'est le fruit vénéneux de l'antiracisme des années 80 qui a exalté les différences pour mieux dénigrer une identité française assimilée au franchouillard pétainiste et raciste ; et la référence obsessionnelle à la Shoah, qui a entraîné une concurrence victimaire, dont Dieudonné restera l'emblème.
Pendant des années, les « représentants de la communauté juive » transformèrent les dîners du Crif où se pressaient les hauts dignitaires de la République, de droite et de gauche, en tribunal de « la politique arabe de la France » ; ils condamnent désormais l'UOIF islamiste, qui pousse dans les mosquées les imams à « sensibiliser les fidèles à la juste cause palestinienne ».
Paris comme Gaza ? Paradoxalement, les risques d'affrontements sont aujourd'hui réduits parce que les populations juives ont fui, la Seine-Saint-Denis en particulier, après les violences déjà subies à la suite de l'intifada de 2000 et ont mis leurs enfants dans des écoles confessionnelles.
Les mêmes qui ont longtemps exalté les différences identitaires dénoncent désormais ces phénomènes de ghettoïsation.
lundi 12 janvier 2009
Pour en finir avec la légende Castro
Le Figaro Magazine - 23/02/2008 Après un demi-siècle de pouvoir sans partage, le dictateur cubain s’efface. En laissant un pays ruiné, où la démocratie n’existe que sur le papier. Pourquoi le régime de Fidel Castro, ce goulag tropical, a-t-il si longtemps séduit les intellectuels occidentaux ?
Depuis son hospitalisation, à l’été 2006, les apparitions de Fidel Castro se faisaient rares. On ne le voyait plus dans son sempiternel treillis vert olive, mais en survêtement Adidas, tenue peu digne d’un Lider Maximo. Officiellement, il « ne fait pas ses adieux » : il s’engage à rester un « soldat des idées ». Malade et diminué, il continuera donc à délivrer ses oracles bouffons à ses compatriotes, mais sous la forme de textes modestement intitulés Réflexions du camarade Fidel.
A La Havane, le régime ne changera pas de nature : il a été pris en main, il y a un an et demi, par Raul Castro, le propre frère du guide de la révolution cubaine. Il reste que c’est bien une page d’histoire qui se tourne, avec le retrait de celui qui avait cumulé les fonctions de président du Conseil d’Etat, de président du Conseil des ministres, de premier secrétaire du Parti communiste et de commandant en chef des forces armées. Au terme d’un demi-siècle de dictature socialiste, la grande île des Caraïbes, royaume de la répression, de la misère et de la corruption, est ruinée, et la liberté, un lointain souvenir. Dieu sait pourtant si, en Occident, les milieux avancés auront longtemps témoigné, envers le castrisme, d’une inépuisable indulgence.
Le 26 juillet 1953, à Santiago de Cuba, un groupe de rebelles mené par Fidel et Raul Castro attaque la caserne de la Moncada. L’opération est un échec. Emprisonnés, amnistiés un an plus tard, les frères Castro s’exilent à Mexico, où ils ont le loisir de parfaire leur connaissance du marxisme-léninisme. Le 5 décembre 1956, à la tête d’une troupe armée, ils débarquent à Cuba. Nouvel échec. Douze survivants de l’expédition prennent le maquis dans la Sierra Maestra, où ils reconstitueront leurs effectifs. Parmi ces précurseurs figurent les frères Castro et un médecin argentin : Ernesto Guevara. Fidel et le Che, ce couple mythique fera rêver des milliers de jeunes des sixties qui, nouveau messianisme, attendront le salut du genre humain de la révolution dans le tiers-monde. Mais entre la légende et la réalité, il y a un gouffre.
Le 1er janvier 1959, les guérilleros entrent dans La Havane. Le chef de l’Etat, Fulgencio Batista, prend la fuite. Au début des années 50, Fidel Castro avait été recruté par le KGB (1). Dès les premiers jours de la prise du pouvoir, plusieurs centaines d’agents formés à Moscou débarquent à Cuba afin de mettre sur pied une police politique. Au mois de février, l’Assemblée législative est supprimée. Le 1er mai 1959, alors que l’agriculture, principale ressource du pays, est placée sous l’autorité de l’armée, Castro proclame Cuba « première république socialiste d’Amérique ».
Le Parti communiste devenu la seule formation autorisée, l’opposition est muselée. Compagnon de Fidel Castro, chef de la colonne 9 qui a participé à la prise de La Havane, Huber Matos est condamné à vingt ans de bagne. Son crime ? Etre démocrate (2). « Les exécutions sont non seulement une nécessité pour le peuple de Cuba, mais également un devoir imposé par ce peuple. » C’est Guevara qui écrit ces lignes le 5 février 1959. C’est encore lui qui se vantera, le 11 décembre 1964, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York : « Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons de fusiller tant qu’il le faudra. » Deux cents condamnations arbitraires sont directement imputables au Che. A la prison de la Cabaña, il aime regarder les exécutions couché sur le dos. En fumant un cigare (3). Le Livre noir du communisme, donnant en 1997 un descriptif du système carcéral cubain, ce goulag tropical, estimera à 100 000 le nombre de citoyens du pays ayant connu les prisons ou les camps de rééducation depuis 1959, et de 15 000 à 17 000 le nombre de personnes fusillées.
Non seulement le régime de Fidel Castro est totalitaire, mais il s’avère d’une incompétence ubuesque. Guevara - qui a poursuivi des études de médecine, mais dont la seule expérience est celle d’un révolutionnaire professionnel - est nommé président de la Banque centrale, puis ministre de l’Industrie et du Travail. Voulant refondre la totalité des structures économiques du pays, il nationalise les propriétés agraires et les entreprises industrielles. Cuba était un des Etats les plus développés d’Amérique latine. En deux ans, soumis de plus à l’embargo américain, il voit son déficit commercial multiplié par 26. Fin octobre 1964, l’économie de pénurie est décrétée : elle n’a jamais cessé depuis.
A Paris, les Barbudos suscitent des vocations de thuriféraires. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se rendent à Cuba. Le reportage du philosophe - publié dans France Soir, du 29 juin au 15 juillet 1960, sous le titre « Ouragan sur le sucre » - compose, souligne l’historien François Hourmant, « un panégyrique constant, teinté d’hagiographie » : Sartre vante notamment « la douceur et l’humour » de Guevara (4). De son côté, Beauvoir exalte le « miracle » Castro (France Observateur, 7 avril 1960).
A leur suite, journalistes et écrivains, généreusement accueillis à grand renfort de cigares, de rhum et de filles peu farouches, se bousculent à La Havane. Henri Alleg, naguère prompt à dénoncer la torture en Algérie, ne fait pas preuve de la même vigilance à Cuba, où il n’a vu que «l’exploitation de l’homme par l’homme liquidée, la terre distribuée, le chômage presque annihilé, les bidonvilles détruits et les nouvelles maisons construites, l’analphabétisme vaincu, tout cela en trois ans» (5). Régis Debray, Roland Castro ou Bernard Kouchner, alors militants communistes, mêlent l’utile à l’agréable : le socialisme, le soleil et la plage. En 1963, Kouchner interviewe Castro pour Clarté. Dans le texte imprimé à Paris, le journal des étudiants du PCF n’osera pas reproduire cet échange :
« Pourquoi n’organises-tu pas d’élections libres ?
- Ah, les élections ; ça a trop servi, c’est une saloperie ! » (6)
En janvier 1968, à La Havane, Alain Robbe-Grillet participe à un congrès international d’intellectuels, dont la résolution finale lance cette profession de foi : « C’est à Cuba et par le mouvement de la révolution cubaine que l’exigence communiste a retrouvé, en même temps qu’un centre vivant, sa puissance d’avenir. » Deux ans plus tard, aux belles heures du progressisme chrétien, La Croix dépeint Fidel Castro en saint de vitrail : « Depuis qu’il est à la tête du pays, il n’a pas perdu cette passion d’écouter : on peut l’interrompre, le critiquer. » (29 juillet 1970).
A la même époque, les Cubains surnommaient le Département de la sécurité d’Etat (DES) \"la Gestapo rouge ». En 1980, la police politique construira un centre de détention doté de cellules à très hautes ou très basses températures. Les détenus, nus, coupés du monde extérieur, alternativement soumis au chaud ou au froid, y étaient réveillés toutes les vingt ou trente minutes. Dans une autre prison, on les laissait mourir de faim. Ailleurs encore, les internés politiques avaient trouvé la parade pour n’être pas violés par les droit- commun : s’enduire de leurs excréments.
En Occident, aujourd’hui, les posters de Castro et de Che Guevara sont en vente n’importe où. A Paris, il est des repentances qui se font attendre.
Jean Sévillia
Depuis son hospitalisation, à l’été 2006, les apparitions de Fidel Castro se faisaient rares. On ne le voyait plus dans son sempiternel treillis vert olive, mais en survêtement Adidas, tenue peu digne d’un Lider Maximo. Officiellement, il « ne fait pas ses adieux » : il s’engage à rester un « soldat des idées ». Malade et diminué, il continuera donc à délivrer ses oracles bouffons à ses compatriotes, mais sous la forme de textes modestement intitulés Réflexions du camarade Fidel.
A La Havane, le régime ne changera pas de nature : il a été pris en main, il y a un an et demi, par Raul Castro, le propre frère du guide de la révolution cubaine. Il reste que c’est bien une page d’histoire qui se tourne, avec le retrait de celui qui avait cumulé les fonctions de président du Conseil d’Etat, de président du Conseil des ministres, de premier secrétaire du Parti communiste et de commandant en chef des forces armées. Au terme d’un demi-siècle de dictature socialiste, la grande île des Caraïbes, royaume de la répression, de la misère et de la corruption, est ruinée, et la liberté, un lointain souvenir. Dieu sait pourtant si, en Occident, les milieux avancés auront longtemps témoigné, envers le castrisme, d’une inépuisable indulgence.
Le 26 juillet 1953, à Santiago de Cuba, un groupe de rebelles mené par Fidel et Raul Castro attaque la caserne de la Moncada. L’opération est un échec. Emprisonnés, amnistiés un an plus tard, les frères Castro s’exilent à Mexico, où ils ont le loisir de parfaire leur connaissance du marxisme-léninisme. Le 5 décembre 1956, à la tête d’une troupe armée, ils débarquent à Cuba. Nouvel échec. Douze survivants de l’expédition prennent le maquis dans la Sierra Maestra, où ils reconstitueront leurs effectifs. Parmi ces précurseurs figurent les frères Castro et un médecin argentin : Ernesto Guevara. Fidel et le Che, ce couple mythique fera rêver des milliers de jeunes des sixties qui, nouveau messianisme, attendront le salut du genre humain de la révolution dans le tiers-monde. Mais entre la légende et la réalité, il y a un gouffre.
Le 1er janvier 1959, les guérilleros entrent dans La Havane. Le chef de l’Etat, Fulgencio Batista, prend la fuite. Au début des années 50, Fidel Castro avait été recruté par le KGB (1). Dès les premiers jours de la prise du pouvoir, plusieurs centaines d’agents formés à Moscou débarquent à Cuba afin de mettre sur pied une police politique. Au mois de février, l’Assemblée législative est supprimée. Le 1er mai 1959, alors que l’agriculture, principale ressource du pays, est placée sous l’autorité de l’armée, Castro proclame Cuba « première république socialiste d’Amérique ».
Le Parti communiste devenu la seule formation autorisée, l’opposition est muselée. Compagnon de Fidel Castro, chef de la colonne 9 qui a participé à la prise de La Havane, Huber Matos est condamné à vingt ans de bagne. Son crime ? Etre démocrate (2). « Les exécutions sont non seulement une nécessité pour le peuple de Cuba, mais également un devoir imposé par ce peuple. » C’est Guevara qui écrit ces lignes le 5 février 1959. C’est encore lui qui se vantera, le 11 décembre 1964, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York : « Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons de fusiller tant qu’il le faudra. » Deux cents condamnations arbitraires sont directement imputables au Che. A la prison de la Cabaña, il aime regarder les exécutions couché sur le dos. En fumant un cigare (3). Le Livre noir du communisme, donnant en 1997 un descriptif du système carcéral cubain, ce goulag tropical, estimera à 100 000 le nombre de citoyens du pays ayant connu les prisons ou les camps de rééducation depuis 1959, et de 15 000 à 17 000 le nombre de personnes fusillées.
Non seulement le régime de Fidel Castro est totalitaire, mais il s’avère d’une incompétence ubuesque. Guevara - qui a poursuivi des études de médecine, mais dont la seule expérience est celle d’un révolutionnaire professionnel - est nommé président de la Banque centrale, puis ministre de l’Industrie et du Travail. Voulant refondre la totalité des structures économiques du pays, il nationalise les propriétés agraires et les entreprises industrielles. Cuba était un des Etats les plus développés d’Amérique latine. En deux ans, soumis de plus à l’embargo américain, il voit son déficit commercial multiplié par 26. Fin octobre 1964, l’économie de pénurie est décrétée : elle n’a jamais cessé depuis.
A Paris, les Barbudos suscitent des vocations de thuriféraires. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se rendent à Cuba. Le reportage du philosophe - publié dans France Soir, du 29 juin au 15 juillet 1960, sous le titre « Ouragan sur le sucre » - compose, souligne l’historien François Hourmant, « un panégyrique constant, teinté d’hagiographie » : Sartre vante notamment « la douceur et l’humour » de Guevara (4). De son côté, Beauvoir exalte le « miracle » Castro (France Observateur, 7 avril 1960).
A leur suite, journalistes et écrivains, généreusement accueillis à grand renfort de cigares, de rhum et de filles peu farouches, se bousculent à La Havane. Henri Alleg, naguère prompt à dénoncer la torture en Algérie, ne fait pas preuve de la même vigilance à Cuba, où il n’a vu que «l’exploitation de l’homme par l’homme liquidée, la terre distribuée, le chômage presque annihilé, les bidonvilles détruits et les nouvelles maisons construites, l’analphabétisme vaincu, tout cela en trois ans» (5). Régis Debray, Roland Castro ou Bernard Kouchner, alors militants communistes, mêlent l’utile à l’agréable : le socialisme, le soleil et la plage. En 1963, Kouchner interviewe Castro pour Clarté. Dans le texte imprimé à Paris, le journal des étudiants du PCF n’osera pas reproduire cet échange :
« Pourquoi n’organises-tu pas d’élections libres ?
- Ah, les élections ; ça a trop servi, c’est une saloperie ! » (6)
En janvier 1968, à La Havane, Alain Robbe-Grillet participe à un congrès international d’intellectuels, dont la résolution finale lance cette profession de foi : « C’est à Cuba et par le mouvement de la révolution cubaine que l’exigence communiste a retrouvé, en même temps qu’un centre vivant, sa puissance d’avenir. » Deux ans plus tard, aux belles heures du progressisme chrétien, La Croix dépeint Fidel Castro en saint de vitrail : « Depuis qu’il est à la tête du pays, il n’a pas perdu cette passion d’écouter : on peut l’interrompre, le critiquer. » (29 juillet 1970).
A la même époque, les Cubains surnommaient le Département de la sécurité d’Etat (DES) \"la Gestapo rouge ». En 1980, la police politique construira un centre de détention doté de cellules à très hautes ou très basses températures. Les détenus, nus, coupés du monde extérieur, alternativement soumis au chaud ou au froid, y étaient réveillés toutes les vingt ou trente minutes. Dans une autre prison, on les laissait mourir de faim. Ailleurs encore, les internés politiques avaient trouvé la parade pour n’être pas violés par les droit- commun : s’enduire de leurs excréments.
En Occident, aujourd’hui, les posters de Castro et de Che Guevara sont en vente n’importe où. A Paris, il est des repentances qui se font attendre.
Jean Sévillia
dimanche 11 janvier 2009
Pour en finir avec la légende du Che
Dans son livre, «La Face cachée du Che», Jacobo Machover, un exilé cubain, brise l'image héroïque et humaniste du révolutionnaire argentin. Interview...
Dans votre livre, vous détruisez le mythe de Che Guevara, décrit comme un «bourreau implacable», qui fume le cigare en regardant les exécutions. D'où vient son statut d'icône?
C'est une construction post-mortem. Deux types de personnes y ont contribué. Castro lui-même, qui en a fait un héros presque surhumain, un grand penseur et un humaniste, et les intellectuels du monde entier, en particulier français, qui le considèrent, comme l'a affirmé Sartre, comme «l'homme le plus complet de notre temps».
Il a été assassiné jeune. Cela y a-t-il aussi contribué?
Oui. Et c'était le moyen, pour Castro, de donner une image éternellement jeune à la révolution cubaine, alors que Castro vieillissait, et que la révolution elle-même devenait obsolète.
Comment expliquer l'engouement des intellectuels français pour le Che à l'époque?
C'était comme un souvenir des premières années de l'internationale communiste. Le Che incarnait l'internationaliste mort au combat, avec des réminiscences de la guerre d'Espagne. Les intellectuels français avaient besoin de croire à un demi-dieu, et le Che convenait tout à fait pour trois raisons. Parce qu'il a fait des études de médecine -sans être médecin -, parce qu'il avait une certaine culture, et parce qu'il parlait un peu français - très mal, mais cela donnait d'illusion qu'il était polyglotte. Le tout donnait l'image d'un humaniste prenant les armes malgré lui, ce qui est faux. Sa légende est une entreprise de mystification collective.
Cette image a-t-elle évolué aujourd'hui dans ces milieux?
Quand j'ai parlé du projet de mon livre, certains intellectuels m'ont dit «il ne fait pas casser tous nos rêves». Regis Debray, qui a frayé avec lui, est revenu sur ses positions et a décrit le Che comme un fanatique extrémiste. Mais Régine Deforges, par exemple, vient d'écrire un article dans l'Humanité où elle parle du «poète de la Cabana», la prison où il participait aux exécutions des anti-révolutionnaires... Dans le registre politique, Olivier Besancenot se réclame de lui.
Comment l'expliquez-vous?
J'hésite entre l'ignorance et la complicité. On a du mal à comprendre, surtout pour les familles des victimes. Mais je penche plutôt pour la complicité.
Que vous inspire le marketing autour de la figure du Che?
J'espère faire faire faillite à toutes les boîtes qui la reproduisent à la chaîne sur des posters, drapeaux, sacs, ou sur des maillot de bains, comme j'ai pu le voir dans un article du Sunday Times ce week-end.
Vous dites au début du livre que vous étiez vous-même un «admirateur de Che Guevara». Quand et comment en êtes-vous revenu?
Mon père travaillait avec lui comme interprète. Puis on a dû s'exiler en 1963, et nous n’avons pas pu revenir. De mon côté, je me suis documenté, puis j'ai profité d'une période d'ouverture de Cuba pour m'y rendre, à la fin des années 1970, et là j'ai tout de suite compris. La surveillance constante, la délation... Sur place, j'ai vu la panique sur le visage d'une amie quand je lui ai dit que, comme tous les étrangers, j'étais surveillé. Parler à un étranger est un délit, même si bien sûr ce n'est écrit nulle part, mais on peut toujours vous accuser d'intelligence avec l'ennemi. Ce voyage coïncidait avec la fuite massive des Cubains. 125.000 d'entre eux ont fui en Floride à ce moment-là. On est bien obligé de se poser des questions: Pourquoi autant de monde fuit-il le «paradis socialiste»? A mon retour, j'ai commencé à écrire.
Comment les Cubains le perçoivent-ils aujourd'hui?
Ils ont toujours eu de lui une image imposée. Les enfants sont élevés dans le culte du Che, dont l'image trône toujours à La Havane. Mais en même temps, les gens se souviennent de ce que le Che a fait, il y a la mémoire des exécutions, qui faisaient la Une des journaux, et des prisonniers. Il n'y a personne sur l'île qui n'ait été victime ou ne connaisse une victime du Che. Ces aspects sont occultés. Mais aujourd'hui, les langues se délient.
Vous dites que Castro a instrumentalisé Guevara, qui s'est révélé lui-même assez naïf...
Oui, il était naïf de croire qu'il pouvait travailler en dehors du contrôle absolu de Fidel et de son frère Raul. Le Che n'avait pas l'intelligence de Fidel, qui l'a utilisé comme instrument au service de sa politique extérieure, et s'en est débarrassé en temps voulu. Le Che se croyait plus utile vivant que mort, ce qui n'était pas l'avis de Castro. Che Guevara a fini par déranger tout le monde pour trois raisons. D'abord parce qu'il a revendiqué, en 1964, les exécutions à la tribune de l'ONU alors que Castro n’en parlait plus à ce moment-là. Ensuite parce qu'il a rencontré le chinois Mao sans l'accord de Fidel. Enfin parce qu'il a critiqué l'Union soviétique dans son discours d'Alger. C'était insupportable pour l'URSS et Castro, qui l'a alors envoyé au Congo pour se faire tuer. Finalement, il sera assassiné des années plus tard en Bolivie. Le régime cubain aurait pu le faire exfiltrer, mais Raul, qui ne l'aimait pas, a dit: «qu'il aille se faire foutre, l'Argentin». Personnellement, c'est dans sa mort, à Santa Clara, que je le trouve le plus humain, quand il cesse d'être un «héros», un fanatique imperméable à tout sentiment.
Qui seraient ses héritiers, aujourd'hui?
J'espère qu'il n'y en a pas! Sur le plan de «l'humanisme révolutionnaire» et des doctrines économiques, c'est le régime en place à Cuba. Si l'on prend en compte sa conception de la lutte armée, ce sont les mouvements fanatiques, comme les Farc en Colombie. Et si c'est sur le plan de la cruauté, ce sont les mouvements terroristes actuels.
Et sur l'image du «héros romantique»?
Je ne vois pas où est son romantisme. Il prononce le mot «amour» mais dit en même temps qu'il «doit prendre des décisions douloureuses». Drôle d'amour... Il revendique celui pour l'humanité, mais à ses yeux quiconque qui n'est pas capable de cet amour là doit être éliminé...
Ce type de déclarations ou d'écrits du Che sont-elles la source de l'immense «malentendu» que vous décrivez dans le livre?
La plupart des gens ne l'ont pas lu. Et puis il y a des phrases inventées, qu'il n'a jamais prononcées, mais qui donnent l'illusion d'un guérillero au grand coeur. Quand la démocratie sera rétablie à Cuba, je souhaite que le premier geste soit de décrocher son effigie et de débaptiser la «place de la révolution» pour redevenir la «place civique», son nom d’avant. Car pour nous, une bonne partie des Cubains, Che Guevara est le symbole et la réalité de l'oppression à Cuba. J'espère une démocratie qui ne soit ni romantique, ni héroïque. Juste une démocratie banale, mais qui permette de rétablir la vérité sur les victimes du régime castriste et sur le Che.
Comment pourrait-elle advenir?
Peut-être par un ras-le-bol de l'armée. Les révoltes populaires sont improbables, tout est si contrôlé... Il faut surtout une pression internationale, ne pas reconnaître la succession au sein de la tyrannie castriste, qui est une caricature de la révolution.
*ed. Buchet Chastel, 14 euros.
Recueilli par Faustine Vincent
Dans votre livre, vous détruisez le mythe de Che Guevara, décrit comme un «bourreau implacable», qui fume le cigare en regardant les exécutions. D'où vient son statut d'icône?
C'est une construction post-mortem. Deux types de personnes y ont contribué. Castro lui-même, qui en a fait un héros presque surhumain, un grand penseur et un humaniste, et les intellectuels du monde entier, en particulier français, qui le considèrent, comme l'a affirmé Sartre, comme «l'homme le plus complet de notre temps».
Il a été assassiné jeune. Cela y a-t-il aussi contribué?
Oui. Et c'était le moyen, pour Castro, de donner une image éternellement jeune à la révolution cubaine, alors que Castro vieillissait, et que la révolution elle-même devenait obsolète.
Comment expliquer l'engouement des intellectuels français pour le Che à l'époque?
C'était comme un souvenir des premières années de l'internationale communiste. Le Che incarnait l'internationaliste mort au combat, avec des réminiscences de la guerre d'Espagne. Les intellectuels français avaient besoin de croire à un demi-dieu, et le Che convenait tout à fait pour trois raisons. Parce qu'il a fait des études de médecine -sans être médecin -, parce qu'il avait une certaine culture, et parce qu'il parlait un peu français - très mal, mais cela donnait d'illusion qu'il était polyglotte. Le tout donnait l'image d'un humaniste prenant les armes malgré lui, ce qui est faux. Sa légende est une entreprise de mystification collective.
Cette image a-t-elle évolué aujourd'hui dans ces milieux?
Quand j'ai parlé du projet de mon livre, certains intellectuels m'ont dit «il ne fait pas casser tous nos rêves». Regis Debray, qui a frayé avec lui, est revenu sur ses positions et a décrit le Che comme un fanatique extrémiste. Mais Régine Deforges, par exemple, vient d'écrire un article dans l'Humanité où elle parle du «poète de la Cabana», la prison où il participait aux exécutions des anti-révolutionnaires... Dans le registre politique, Olivier Besancenot se réclame de lui.
Comment l'expliquez-vous?
J'hésite entre l'ignorance et la complicité. On a du mal à comprendre, surtout pour les familles des victimes. Mais je penche plutôt pour la complicité.
Que vous inspire le marketing autour de la figure du Che?
J'espère faire faire faillite à toutes les boîtes qui la reproduisent à la chaîne sur des posters, drapeaux, sacs, ou sur des maillot de bains, comme j'ai pu le voir dans un article du Sunday Times ce week-end.
Vous dites au début du livre que vous étiez vous-même un «admirateur de Che Guevara». Quand et comment en êtes-vous revenu?
Mon père travaillait avec lui comme interprète. Puis on a dû s'exiler en 1963, et nous n’avons pas pu revenir. De mon côté, je me suis documenté, puis j'ai profité d'une période d'ouverture de Cuba pour m'y rendre, à la fin des années 1970, et là j'ai tout de suite compris. La surveillance constante, la délation... Sur place, j'ai vu la panique sur le visage d'une amie quand je lui ai dit que, comme tous les étrangers, j'étais surveillé. Parler à un étranger est un délit, même si bien sûr ce n'est écrit nulle part, mais on peut toujours vous accuser d'intelligence avec l'ennemi. Ce voyage coïncidait avec la fuite massive des Cubains. 125.000 d'entre eux ont fui en Floride à ce moment-là. On est bien obligé de se poser des questions: Pourquoi autant de monde fuit-il le «paradis socialiste»? A mon retour, j'ai commencé à écrire.
Comment les Cubains le perçoivent-ils aujourd'hui?
Ils ont toujours eu de lui une image imposée. Les enfants sont élevés dans le culte du Che, dont l'image trône toujours à La Havane. Mais en même temps, les gens se souviennent de ce que le Che a fait, il y a la mémoire des exécutions, qui faisaient la Une des journaux, et des prisonniers. Il n'y a personne sur l'île qui n'ait été victime ou ne connaisse une victime du Che. Ces aspects sont occultés. Mais aujourd'hui, les langues se délient.
Vous dites que Castro a instrumentalisé Guevara, qui s'est révélé lui-même assez naïf...
Oui, il était naïf de croire qu'il pouvait travailler en dehors du contrôle absolu de Fidel et de son frère Raul. Le Che n'avait pas l'intelligence de Fidel, qui l'a utilisé comme instrument au service de sa politique extérieure, et s'en est débarrassé en temps voulu. Le Che se croyait plus utile vivant que mort, ce qui n'était pas l'avis de Castro. Che Guevara a fini par déranger tout le monde pour trois raisons. D'abord parce qu'il a revendiqué, en 1964, les exécutions à la tribune de l'ONU alors que Castro n’en parlait plus à ce moment-là. Ensuite parce qu'il a rencontré le chinois Mao sans l'accord de Fidel. Enfin parce qu'il a critiqué l'Union soviétique dans son discours d'Alger. C'était insupportable pour l'URSS et Castro, qui l'a alors envoyé au Congo pour se faire tuer. Finalement, il sera assassiné des années plus tard en Bolivie. Le régime cubain aurait pu le faire exfiltrer, mais Raul, qui ne l'aimait pas, a dit: «qu'il aille se faire foutre, l'Argentin». Personnellement, c'est dans sa mort, à Santa Clara, que je le trouve le plus humain, quand il cesse d'être un «héros», un fanatique imperméable à tout sentiment.
Qui seraient ses héritiers, aujourd'hui?
J'espère qu'il n'y en a pas! Sur le plan de «l'humanisme révolutionnaire» et des doctrines économiques, c'est le régime en place à Cuba. Si l'on prend en compte sa conception de la lutte armée, ce sont les mouvements fanatiques, comme les Farc en Colombie. Et si c'est sur le plan de la cruauté, ce sont les mouvements terroristes actuels.
Et sur l'image du «héros romantique»?
Je ne vois pas où est son romantisme. Il prononce le mot «amour» mais dit en même temps qu'il «doit prendre des décisions douloureuses». Drôle d'amour... Il revendique celui pour l'humanité, mais à ses yeux quiconque qui n'est pas capable de cet amour là doit être éliminé...
Ce type de déclarations ou d'écrits du Che sont-elles la source de l'immense «malentendu» que vous décrivez dans le livre?
La plupart des gens ne l'ont pas lu. Et puis il y a des phrases inventées, qu'il n'a jamais prononcées, mais qui donnent l'illusion d'un guérillero au grand coeur. Quand la démocratie sera rétablie à Cuba, je souhaite que le premier geste soit de décrocher son effigie et de débaptiser la «place de la révolution» pour redevenir la «place civique», son nom d’avant. Car pour nous, une bonne partie des Cubains, Che Guevara est le symbole et la réalité de l'oppression à Cuba. J'espère une démocratie qui ne soit ni romantique, ni héroïque. Juste une démocratie banale, mais qui permette de rétablir la vérité sur les victimes du régime castriste et sur le Che.
Comment pourrait-elle advenir?
Peut-être par un ras-le-bol de l'armée. Les révoltes populaires sont improbables, tout est si contrôlé... Il faut surtout une pression internationale, ne pas reconnaître la succession au sein de la tyrannie castriste, qui est une caricature de la révolution.
*ed. Buchet Chastel, 14 euros.
Recueilli par Faustine Vincent
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