Les frères Goncourt se disaient exilés parmi leurs contemporains, je ressens la même chose au sujet des miens. Inquiétudes, colères, espoirs : rien ne nous est commun. Accrochés à leurs portables, à un autre. Spectateurs d’une vie morose, terne, ces gens ne vivent pas. Ils survivent par procuration, par peur de se retrouver seul avec eux-mêmes ; avoir à contempler le néant abyssal de nos existences est l’issue à laquelle il faut échapper. Je ne suis pas mieux qu’eux, j’ai juste le courage morbide de m’être épuré de l’accessoire, de ne pas composer avec l’absurdité, de ne pas transiger, de ne pas espérer.
Le monde occidental est un malade contagieux essayant de transmettre ses miasmes à la terre entière. A ce petit jeu il ne peut que gagner, une société toute entière tournée vers la valorisation des bas instincts humains est invincible. Porter au pinacle la noirceur qui est en chacun de nous, en faire la norme et dénoncer au nom de cette nouvelle « morale » les valeurs qui pourraient s’y opposer, voilà le projet ! Rien ne doit freiner la marche inexorable vers la consommation de masse, l’anesthésie générale, l’acceptation joyeuse de sa propre servitude. Tout sera broyé sur l’autel du dieu Progrès: nations, cultures, religions, valeurs, autant de contrepoids qui tempéraient la nature humaine et qui doivent disparaître pour ne pas entraver la libre jouissance de l’Homme. Il est aujourd’hui libre, libre de n’être rien, enferré dans une prison sans barreaux. Seul avec ses propres turpitudes sans aucune réponse ou buts il s’est fait Dieu avec le discernement d’un chiot.
Mais « la nature à horreur du vide », alors l’Homme se remplit, et pour ce faire il consomme des biens matériels espérant ainsi s’affirmer : fringues à la mode, mode changeant sans cesse, gadgets High Tech évoluant sans cesse ; à renouveler sans cesse…
Il consomme les êtres de la même façon qu’il consomme les objets. Le désir larmoyant d’avoir un enfant, un enfant à tout prix, quitte à parcourir le monde pour trouver la perle rare, le petit cambodgien, la petite brésilienne qui le fera craquer, soif d’exotisme jamais rassasiée. Pour les autres la DDASS est là. Mais il se peut qu’il ne veuille pas d’enfant, pas déjà, pas encore, tout va bien l’avortement est là.
Il consomme des « people » ces veaux d’or éphémères, VRP suscitant place de cinéma, concert, ou pages de magazines.
Il consomme des partenaires, addition d’amours sans lendemain ; divorces et remariages frénétiques. La famille traditionnelle éclatée n’est plus qu’une multiplication de solitudes : deux télés, deux voitures, deux loyers… Le compte est bon.
Et si tout cela ne suffit pas il s’adonne aux hobbies compassionnels, la charité forcée. Il devient écolo et culpabilise ceux qui ne le sont pas car c’est une cause qui concerne vraiment tout le monde. Le prolétaire roulant en 205 polluante devra se faire une raison, rouler propre ça a un coût. Il faudra aussi acheter des ampoules basses consommation hors de prix, de toute façon on ne trouve plus que ça dans le commerce. Après tout ça, il faudra encore faire le tri sélectif, la Chine, les USA peuvent rejeter des tonnes de CO2 dans l’atmosphère, Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand peuvent eux se déplacer en hélicoptère, mais en séparant le verre du carton on pense changer le monde, ça occupe, on se croit important.
On peut aussi venir en aide aux étrangers, inciter au déracinement d’individus qui finiront commis dans une arrière-cuisine de gargote malsaine : voilà l’El dorado. Disposer d’une réserve de personnel corvéable à merci, sans minima sociaux, l’idéal des patrons et des militants du RESF est identique.
Dans ces « combats », une constante : l’absence du véritable don de soi. S’acheter une conscience quitte à être l’idiot utile du système.
Ce triste constat sur l’homme moderne occidental, me rappelle les mots de Louis Pauwels, au sujet de la génération 68 : « Rien ne leur paraît meilleur que n’être rien, mais tous ensembles, pour n’aller nulle part ». Cette absence de véritables valeurs fédératrices, ce néant dans lequel nous naviguons semble avoir été décrit par Huxley quand il écrivait, dans son roman visionnaire Le meilleur des mondes : « Là ou il y a des guerres là ou il y a des serments de fidélités multiples et divisés, là ou il y a des tentations auxquelles on doit résister, des objets d’amour pour lesquels il faut combattre ou qu’il faut défendre, là, manifestement la noblesse et l’héroïsme ont un sens. Mais il n’y a pas de guerre de nos jours. On prend le plus grand soin de vous empêcher d’aimer exagérément qui que ce soit. Il n’y a rien qui ressemble à un serment de fidélité multiple ; vous êtes conditionné de telle sorte que vous ne pouvez pas vous empêcher de faire ce que vous avez à faire. Et ce que vous avez à faire est, dans l’ensemble, si agréable, on laisse leur libre jeu à un si grand nombre de vos impulsions naturelles, qu’il n’y a véritablement pas de tentations auxquelles il faille résister ».
Mais alors pourquoi une telle déshérence de l’âme, une telle perte du sacré ? Cette absence de valeurs nobles, celles qui élèvent l’homme, est consécutive de l’émergence, en Occident, de la société bourgeoise, société qui pour Renan ne pouvait aboutir qu’à la médiocrité, à la subordination de tous et tout à l’argent, à un désordre permanent. Karl Marx ne dit pas autre chose quand il écrit : « Partout où elle a pris le pouvoir, la bourgeoisie a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales, et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié, ne laissant subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt ». Et nous sommes, en effet, entrés de plein pied dans cette société aseptisée et morne où les seuls buts sont l’acquisition du profit immédiat ou la satisfaction de nos moindres désirs. Somme-nous pour autant heureux ? Je ne le crois pas. Certains grands esprits ont constaté cette faillite de l’Homme dans nos sociétés modernes. Saint Exupéry, déjà, résumait à merveille ce vide : « l’homme d’aujourd’hui, on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés. Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissés libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! ». Pour lui une solution s’impose : « Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles […] on ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés […] on ne peut plus vivre sans poésie, couleur, ni amour ».
Que faire ?
Flannigan

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